JRPAC

Interview pour la série Assistants

23 juin 2011

La série Assistants a fait l’objet d’un entretien sur le site référence de la photographie grand format en France (Galerie Photo).

Son fondateur Henri Peyre a mené l’interview qui est illustrée par des photographies extraites de la série.

Alizée. 2011. Photo : Jean-Romain Pac.

Alizée. 2011. Photo : Jean-Romain Pac.

Portrait de Cécile de France

4 février 2011

L’INREES, institut de recherche sur les expériences extraordinaires, m’a contacté en décembre dernier pour réaliser le portrait de l’actrice Cécile de France. La comédienne est à l’affiche du dernier film de Clint Eastwood, Au-delà, qui aborde les thèmes de la mort et des expériences de mort imminente. Ce dernier sujet est régulièrement évoqué par l’INREES lors des conférences ou dans le magazine « 2E » que l’organisme édite trimestriellement.

Cécile de France. Décembre 2010. Photo : Jean-Romain Pac.

Cécile de France. Décembre 2010. Photo : Jean-Romain Pac.

Le dernier numéro contient un dossier spécial sur l’au-delà. A ce titre, l’équipe du magazine a rencontré Cécile de France pendant la promotion du film et m’a contacté pour que je réalise la photo de couverture. Un autre portrait a été publié, en pages intérieures, introduisant l’article-interview avec la comédienne.

Couverture du magazine 2E n°8. Photo : Jean-Romain Pac.

Couverture du magazine 2E n°8. Photo : Jean-Romain Pac.

Interview exclusive de Cécile de France dans le magazine 2E n°8. Photo : Jean-Romain Pac.

Interview exclusive de Cécile de France dans le magazine 2E n°8. Photo : Jean-Romain Pac.

Épicure et culture

1 février 2011

Ce mois-ci, j’ai acheté Les cahiers du Cinéma opus Janvier 2011. Au-delà de la maquette pointue du magazine – propre et pertinente -, je redécouvre ce que le mot culture veut dire. Les articles délivrent des noms de réalisateurs qui me sont inconnus, des analyses avec des références de cinéphiles confirmés. En parcourant les différentes rubriques, je tombe sur un dossier à propos d’Alexandre Sokourov, de passage à Paris et interrogé sur le long-métrage qu’il est en train de tourner, une adaptation de Faust.

J’avais déjà entendu parler de cet artiste hors-norme pour sa fameuse réalisation L’arche russe, plan-séquence d’une heure et trente minutes filmé à la steadycam dans les salles du musée de l’Ermitage. J’y apprends que son maître était le non moins connu Andreï Tarkovski qui avait lui-même pour maître Mikhail Romm. Ils sortent tous les trois de l’école de cinéma moscovite VGIK. Un système élève-maître à trois générations qui rappelle le trio philosophique SPA aka « Socrate – Platon – Aristote » !

Le Jeu de Paume programme une rétrospective du travail de Sokourov avec des projections de documentaires, une mise en route intellectuelle qui permet de se plonger dans la filmographie riche du cinéaste russe incluant son cycle d’Élégies et une trilogie devenant tétralogie (trilogie sur les dictateurs Hitler, Lénine et Hirohito conclue par le film en cours d’achèvement sur l’adaptation de l’ouvrage de Goethe).

Hier matin, je visite enfin l’exposition L’or des Incas proposée par la Pinacothèque – où l’on devient un freak lorsque l’on a moins de soixante ans – et dans la file d’attente, une charmante hôtesse nous demande si ce sont bien les joyaux de la civilisation précolombienne que l’on désire voir car il y a une annexe du musée qui vient d’ouvrir où l’attente est quasi nulle. Le thème : « Romanov, tsars collectionneurs : L’Ermitage, la naissance du musée impérial ».

Voilà, c’est ça que j’aime à Paris ! En quelques jours, à partir d’un article dans un magazine, je redécouvre Sokourov qui a une rétrospective dédiée au Jeu de Paume, puis me rappelle de L’arche russe tournée dans le musée de l’Ermitage pour finalement boucler la boucle, au détour d’une exposition, en recevant une invitation à en découvrir une autre sur ce même musée titanesque de Saint-Pétersburg.

Il y a de la culture partout quand on s’y intéresse et les ponts mentaux que l’on est obligé de faire entre un article, un cinéaste, une exposition, un film, un musée forcent la mémoire à asseoir un socle culturel pourtant en perpétuelle construction. Ce socle, c’est comme le lierre, il court, il s’épand, sautant d’un domaine à un autre, il est profondément insatiable. Cette impression – qui est en fait une rassurante réalité – devient une évidence que la connaissance ne trouve jamais conclusion. Un savoir est une invitation à en découvrir un autre, et l’adage de Tonton Socrate « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » est un brin plombant.

Je lui préfère une notion de sautillement intellectuel entre tous les domaines de la création : photographie, cinéma, théâtre, musique, architecture, peinture, design… etc, et ne vois dans le trou de la culture personnelle qui s’agrandit au fur et mesure que la connaissance s’accroit aucune frustration sinon une formidable stimulation mentale, une carotte intellectuelle qui vous récompense à dose de bonheur d’esprit pour l’effort premier que tout ignorant dans un domaine doit affronter.

Grâce à l’école du Louvre, grâce à Ernst Gombrich, grâce au Jeu de Paume et ses cours de culture visuelle, grâce à Internet, toutes ces sources de culture enrichissent la vision du monde et transforme l’invisible ou anodin en beauté remarquée.

Comment aurais-je pu apprécier l’élégance de la facture de ces étoffes incas à la Pinacothèque si je n’avais pas suivi le cours sur les textiles à l’école du Louvre la semaine passée ? Comment aurais-je pu apprécier toutes ces prouesses architecturales qui m’entourent et me narguent à Paris quotidiennement si je n’avais pas appris sur l’histoire et l’art en architecture ?

Le savoir ajoute de la force à la réception d’une œuvre au sens où l’on saisit avec plus de finesse les qualités (et les défauts) d’une création.

La culture donne les clés pour la contemplation d’une beauté imperceptible au premier abord. Il est illusoire de considérer l’art sans savoir ni culture. L’art est profondément contextuel et la connaissance de l’histoire et de l’histoire de l’art plus spécifiquement apporte encore plus de richesse au sentiment de bonheur que l’on a face à un chef d’œuvre.

La culture alimente Épicure. Elle est le mets abstrait responsable du plaisir intellectuel.

Strates. Janvier 2011. Photo : Jean-Romain Pac.

Strates. Janvier 2011. Photo : Jean-Romain Pac.

Au-delà, la dernière série-B de Clint Eastwood

27 janvier 2011

Clint Eastwood avait déjà annoncé la couleur avec Sur la route de Madison, récidivé avec Million Dollar Baby, persévéré avec Gran Torino. Pour son dernier film Au-delà, il confirme et signe un cinéma grand public faiblard, baignant dans le sentimentalisme de films de seconde zone.

Le sujet est pourtant riche et peu commun : les expériences de mort imminente (EMI), le travail de deuil, et naturellement la position de la mort dans notre existence, lorsque nous sommes encore en vie. Les trois héros ont chacun un rapport particulier avec la grande faucheuse : Marie, célèbre journaliste parisienne qui vit une EMI lors d’un tsunami ; George, médium à San Francisco capable d’entrer en communication avec des personnes défuntes ; et Marcus, jeune garçon vivant à Londres dont la vie est bouleversée à la suite du décès de son frère jumeau.

Clint Eastwood et l'un des frères McLaren sur le tournage d'Au-Delà. Photo : Warner Bros, France.

Clint Eastwood et l'un des frères McLaren sur le tournage d'Au-Delà. Photo : Warner Bros, France.

Soyons honnête, la mort est rarement un sujet facile dans la mesure où elle est reçue différemment en fonction du contexte culturel. L’angle pris par Clint Eastwood (ou Peter Morgan le scénariste) est franchement hardi : celui de l’au-delà, de la vie après la mort. On quitte donc le domaine rationnel, le choix du thème est véritablement une gageure de la part du cinéaste étant donné que le public-cible appartient massivement aux sociétés dites occidentales. Clint Eastwood porte un sujet tabou à l’écran et trouve le point commun trans-culturel des trois héros : celui de l’inconnu après la mort.

Mauvaise pioche, ce film est une caricaturale série B passablement réalisée. La mise en scène est balourde, le scénario s’éparpille et se perd dans la première moitié du film, quant à la réalisation elle souffre d’erreurs de débutant avec des problèmes de continuité et d’éclairage.

Le film est introduit par Cécile de France et Thierry Neuvic jouant le rôle du couple frenchy. Pendant le tournage, Clint Eastwood dirige très peu ses acteurs et leur laisse carte blanche. Le résultat n’est pas aussi beau que cette liberté à la création : tout sonne faux, de la première séquence où le couple est présenté au réveil dans un hôtel au JT présenté par la journaliste quelques temps plus tard. Les dialogues sont au choix laconiques avec des expressions toutes faites mal intégrées ou totalement à côté de la plaque en terme de justesse, on n’y croit pas. Clint Eastwood nous livre bien une série-B plutôt qu’un film. De fait, toutes les structures narratives sont simplifiées pour être mieux comprises et les procédés cinématographiques exagérés. Heureusement, les deux jeunes garçons, les frêres Frankie et George McLaren à la ville donnent un souffle positif au film avec une interprétation impeccable et Matt Damon est pour sa part toujours égal à lui-même : subtile et juste.

La première moitié du film, censée présenter les personnages, construire le socle du récit se transforme en une succession de banals plans de coupe sans contenu. Clint Eastwood arrive malgré tout, à la force d’un montage dynamique jonglant avec les trois histoires parallèles à maintenir le spectateur éveillé jusqu’à la fin. Soyons francs, les temps morts – sans mauvais jeu de mot – sont rares.

La mise en scène est le réel sujet d’étonnement. Dans une certaine mesure, Clint Eastwood nous avait pourtant déjà mis en garde en nous imposant des personnages forcés et caricaturaux dans Gran Torino – lui-même en première place – et assommé avec des scénarios aux fins trop souvent moralisatrices comme dans Invictus. Pour être sûr que le message passe bien, tout niveau de lecture autre que le premier est évincé. Voilà le véritable problème des films de Clint Eastwood ; Au-delà ne déroge pas à la règle : un manque de consistance et de prise de risque. Ses films sont plongés dans une douce consensualité démagogique.

Tout est direct, répété, surligné, appuyé. Le milieu social de chaque personnage du film en est un exemple flagrant. George, le médium dans le film, est un modeste américain ; la simplicité de son habitat (petite cuisine mal éclairée) est rappelée plusieurs fois dans le film avec le montage. A contrario, Marie la célèbre journaliste a un train de vie cossu et le spectateur est forcé d’intégrer cette information : hôtels luxueux, berline allemande, chauffeur, restaurants « de standing ». En soi, c’est normal qu’il y ait ces données pour donner le contexte social de chacun mais Clint Eastwood le fait sans mesure et ne parvient pas à trouver un équilibre.

Vous n’avez pas compris que l’on est à Paris ? Mettons alors la journaliste lors d’une réunion avec son éditeur dans un grand bureau en verre donnant sur la tour Eiffel. Mais où étaient donc les bérets et baguettes de pain ?! Vous semblez distrait et ne pas comprendre que ce moment du film est grave ? Pas de problème, Clint pense à tout : un orchestre de violons appuie la scène et surtout, le volume est monté au point de saturer les enceintes du cinéma au moment décisif et intense de la scène !

L’une des premières séquences du film en est un autre exemple, lorsque Marie frôle la mort par noyade, on voit légèrement au loin un ours en peluche. Il est placé stratégiquement dans le cadre de telle sorte que n’importe qui le remarque et fasse le rapprochement entre la mort et le début de la vie, avec ce symbole de l’enfance et de l’innocence (celle que l’on est obligé d’endosser, par humilité « animale » face aux événements graves). Clint Eastwood oubliant certainement que le public actuel a une culture visuelle, l’image suivante est un zoom sur l’ours en peluche. Et puisqu’un clou n’est jamais assez enfoncé, le plan suivant est encore un zoom plus important sur l’ours, dépassant même le cadre de l’écran !

Tout le film est une succession de poncifs et de sur-jeu.

Matt Damon dans le film Au-Delà. Photo : Warner Bros, France.

Matt Damon dans le film Au-Delà. Photo : Warner Bros, France.

La technique n’est pas en reste. L’expérience de ce vieux routard du septième art qu’est Eastwood, devant et derrière la caméra, n’a semble-t-il pas été utilisée à profit. Les erreurs de scripte sont nombreuses et visibles au premier coup d’oeil : des problèmes de raccord lumière et des incohérences de continuité. C’est d’autant plus étonnant que certaines ellipses auraient pu sauver ces maladresses au montage. Plus grave, beaucoup de scènes sont mal éclairées ou filmées. En terme de cadrage, quasiment tous les plans sont en mouvement mais sans justification narrative ni esthétique : des panoramiques inexplicables, des plans caméra à l’épaule mal cadrés (séquence de l’avant-Tsunami). L’éclairage a par moments des lacunes incompréhensibles pour un film d’une telle ampleur, d’autant que le directeur de la photographie Tom Stern signe là son vingtième long métrage en tant que chef opérateur. Des sous-expositions locales, des choix de lumières allant à l’encontre de la qualité visuelle du film (et ne servant pas non plus l’histoire) : les exemples sont légion.

Clint Eastwood prend de l’âge et fonctionne à l’inverse d’un bon cru : le temps joue en sa défaveur et on ne déguste pas son oeuvre, on la boit vulgairement car elle manque de finesse. Au-delà est plombé par une mise en scène légèrement lourdingue qui manque de prise de distance. Les sujets portés à l’écran par le cinéaste sont souvent très riches en couches d’interprétation et possibilités de récit mais ils sont traités à la truelle, cassant ainsi toute l’élégance que l’on s’impatiente toujours de voir d’une réalisation Eastwoodienne. L’acteur et le réalisateur sont bien loins l’un de l’autre.

Correspondance avec le chamane Laurent Huguelit

17 novembre 2010

Laurent Huguelit est un « praticien chamanique, auteur, peintre et enseigne les techniques fondamentales du chamanisme dans le cadre de séminaires et stages » (biographie réduite extraite de son site).

Avec son accord, je publie une correspondance électronique que j’ai eu avec lui il y a quelques mois. Elle présente les liens entre art et chamanisme et le pont reliant ces pratiques à la position de l’homme dans la société et dans sa propre vie.

« Deux niveaux » : message initial envoyé en septembre 2010.

Bonjour Laurent,

Je suis Jean-Romain Pac, photographe de l’INREES. Alors que je réalisais les photos lors de la conférence que vous avez co-animée avec Olivier Chambon il y a quelques mois, j’écoutais en même temps vos propos.

Vous avez parlé, à un moment, de la dureté et la complexité des relations humaines, très politisées, dans le monde des chamanes. Je ne connais pas du tout ce domaine donc je vous prie de m’excuser si les termes que j’emploie manquent de précision voire de justesse.
Le monde tel que la plupart des personnes le connaissent semblerait alors, après une expérience chamanique, très léger, simple et presque « dérisoire ».
En somme, ce que j’ai compris de votre intervention est que l’univers des chamanes est intense mais aussi impitoyable et violent. De fait, lorsque votre esprit retourne dans le monde que nous connaissons, un détachement naturel s’opère car en relatif, il paraît sans profondeur ou sans difficultés.

Je ne sais pas si j’ai bien compris mais ce qui est sur c’est que cela a fait écho dans mon esprit et avec ce que je suis en train de vivre actuellement. Mon intérêt pour l’art est de plus en plus marqué et je suis dans un tournant de ma vie où je dois faire un choix, celui de peut-être vivre dans l’inconfort intellectuel et l’épanouissement artistique. Celui où on doute, on se questionne et se remet en cause en permanence. Je désire effectivement m’orienter vers la photographie d’art.
J’éprouve alors ce sentiment que ma vie d’avant et la vie actuelle de bien de mes amis baignent dans la légèreté et le superficiel (ce qui est très bien en soi ! je n’ai pas de jugement de valeur sur ce sujet / Cf. mon article où je fais l’éloge de la futilité !). Bref, en somme je crois que plus on vit ou on aspire à vivre des expériences dures mais intenses, le reste nous semble simple. Lorsque je dois pour des raisons financières, réaliser une mission non-artistique, tout est simple et en règle générale, je la réalise sans encombres !

C’est encore un peu confus dans mon esprit donc je ne sais pas si mon propos est très limpide mais je ressens un parallèle assez évident entre ces « deux mondes » et ce que peut vivre intérieurement un artiste.

Voilà, c’est tout :-) Je voulais juste vous faire partager ma vision à ce sujet. En tout cas merci pour votre intervention à l’INREES qui m’a permis de comprendre un tout petit peu mieux le chamanisme (étant totalement profane sur ce sujet, la route est longue !).

Jean-Romain Pac.

Réponse de Laurent Hugelit

Bonjour Jean-Romain,

Tout d’abord, je tiens à vous remercier de partager vos questionnement avec moi. Les questions que vous soulevez sont fondamentales.

Voici un exemple : lorsque les colons sont arrivés en Amérique, ils ont avant tout été choqués par le fait que les peuplades indigènes passaient leur temps à flâner, à glandouiller, à peindre, à faire la sieste et à élever leurs enfants… et très peu de temps à se plaindre de la difficulté de la vie ; c’était bien évidemment scandaleux ! Et pourtant, cela résume bien l’approche chamanique : le travail des chamanes est tellement concentré et intense — l’anthropologue Michael Harner va jusqu’à parler de « combat héroïque » –, que le reste de l’existence dite « ordinaire » perd ses qualités dramatiques. Restent la détente, l’émerveillement et un détachement non sans humour… la futilité, dans toute son éclatante beauté.

Dans mon prochain livre (c’est un scoop), je dis ceci : aimer la trivialité est la clé du travail chamanique, parce que c’est la trivialité qui nous ramène sur Terre et nous prévient de devenir des allûmés mystico-intellos. Ou des chamanes qui n’arrivent pas à décrocher et continuent, même dans la réalité ordinaire, à se battre, ce qui donne au final un embrouillamini de relations complexes… et là, effectivement, ça devient politique. De mon côté, je me considère plutôt comme un plouc qui fait bien sont travail et cherche à simplifier, simplifier, simplifier encore ; parce que justement, comme vous l’avez relevé, le travail chamanique (ou artistique) demande une telle implication corps et âme, que le reste du temps se doit d’être un peu apaisé (ce qui n’est pas toujours évident).

Ce qui est au centre de tout cela, c’est le rapport au temps, qui est géré de manière duale dans le chamanisme : il y a le travail chamanique dans l’autre monde, très intense, durant lequel le temps est compressé au maximum et les enjeux très complexe, profonds, subtils, etc. En passant par exemple une heure en état modifié de conscience, le facteur temps/émotions/acquisition de savoir est démultiplié, ce qui permet ensuite, dans la vie ordinaire, de laisser le temps faire son travail… donc de glandouiller en attendant que les résultats apparaissent. C’est une approche temporelle stratégique, que nous avons un peu perdue dans notre culture urbaine en particulier, puisque le temps est devenu un coursier que rien ne semble arrêter et que nous cherchons en vain à rattraper. Nous sommes devenus les victimes de notre outil.

Il ne fait aucun doute que les artistes sont des chamanes (et vice versa), et que le rapport entre l’intensité du travail et le reste de la vie (que l’on choisit simple ou pas ; c’est une question de choix, d’affinité) pose les mêmes questions ; lorsque je fais du travail chamanique, que je peins ou que j’écris, l’intensité du travail, avec ses hauts et ses bas, ses questionnements proprement existentiels, me nourrit et me permet ensuite de simplement jouir de la vie.

J’aime beaucoup votre représentation graphique en pyramide [1] ; cela résonne avec mon prochain livre ; mais j’y ai ajouté des étages au-dessus du futile (ou plutôt en parallèle, car il y a toujours une approche multidimensionnelle de la réalité à prendre en compte… et difficile à représenter). À suivre, donc.

Dernièrement, je suis allé voir une importante exposition sur Basquiat et j’ai également eu cette impression : la découverte d’un chef d’œuvre [2].

Bien à vous,

Laurent.

Références au blog

[1] Article « La futilité est un signe d’évolution ! »

[2] Article « J’ai découvert un chef d’œuvre ! »

Photo de l'exposition "Fresh Hell" au Palais de Tokyo. Novembre 2010. Photo : Jean-Romain Pac.

Photo de l'exposition "Fresh Hell" au Palais de Tokyo. Novembre 2010. Photo : Jean-Romain Pac.

Transe

16 novembre 2010

Transe. Novembre 2010. Graphisme : Jean-Romain Pac.

Transe. Novembre 2010. Graphisme : Jean-Romain Pac.

Source : Transe.

Le grand enfant qui dirigeait le monde

1 novembre 2010

« The Social Network » est un film de David Fincher, sorti en salle le 13 octobre dernier. Il relate l’épopée de Facebook au travers des relations sentimentale, d’amitié et d’influence qu’entretient son créateur Mark Zuckerberg avec son entourage.

Affiche du film "The Social Network" de David Fincher

Affiche du film "The Social Network" de David Fincher

Le film en lui-même est honnête, c’est du David Fincher bien rôdé : réalisation impeccable, scénario sans failles, rythme soutenu sans pour autant être un M:i:III et la photographie est correcte bien qu’un peu en deçà par rapport au reste (trop emprunte aux codes des séries TV). Ne vous trompez pas, le sujet de The Social Network n’est pas Facebook, l’intérêt est ailleurs : dans l’aspect social et la révélation en filigrane d’un monde qui change d’un point de vue anthropologique.

Il y a encore quelques décennies, pour être en haut de la pyramide sociale il fallait avoir de l’expérience dans les relations humaines, un charisme certain, une aisance rhétorique ; en somme, il s’agissait d’être un Alpha-Mâle intellectuel (l’article anglais est plus fourni). La vision autre de ce postulat que propose dans ce film le scénariste Aaron Sorkin n’est pas une libre interprétation personnelle du monde actuel mais un fait : les codes sociaux sont en totale mutation.

Le film de Fincher n’est pas un documentaire mais il relate malgré tout la vie réelle du créateur de Facebook. Zuckerberg est en deuxième année à Harvard et sa petite amie de l’époque, excédée par son arrogance le quitte. Il boit de l’alcool pour faire passer la nouvelle et la même nuit se venge en créant Facemash, site web où les étudiants d’Harvard votent pour la fille la plus sexy du campus. Quelques mois plus tard, il reprend une partie du principe communautaire de Facemash et développe Facebook. Alors qu’il n’a que 20 ans, le site est lancé. Trois ans plus tard, il devient le plus jeune milliardaire de la planète.

Ce qui est fou et frappant, c’est comment un simple étudiant en informatique, presque autiste, mené par une motivation puérile initiale devienne l’une des personnes les plus influentes du monde. C’est fascinant et inquiétant. Fascinant car Mark Zuckerberg est un grand enfant, avec tout ce que ça implique. Un enfant ne voit pas le profit (Zuckerberg avait d’ailleurs créée Synapse quelques temps plus tôt, un logiciel qui détecte vos goûts musicaux et l’avait diffusé gratuitement sur la toile malgré des propositions d’achat par Microsoft et AOL), s’intéresse souvent à des choses nobles car simples et ne connait pas les codes sociaux du monde des adultes. Il s’affranchit donc automatiquement du poids de la responsabilité. Inquiétant car un enfant peut donc agir sans avoir la notion des conséquences de ses actes. Dans mon ancien métier d’informaticien, beaucoup de personnes très fortes techniquement étaient coupées du monde réel et ne voyaient pas les graves implications pour le coup loin d’être virtuelles de certaines de leurs actions.

Internet est encore un circuit parallèle. On peut arriver en haut sans passer par le circuit traditionnel. La voie normale, c’est encaisser les claques imagées délivrées par ses supérieurs pour nos erreurs de jeunesse – celles qui révèlent une vision étriquée du fonctionnement d’une société -, c’est se confronter à la complexité d’un marché, quel qu’il soit, c’est comprendre les réseaux d’influences, l’importance des aptitudes politiques dans l’ascension hiérarchique et surtout, calmer ses ardeurs de jeune loup prétentieux en emmagasinant un minimum d’humilité et de sagesse, la dernière qualité étant indissociable d’un poste à responsabilité.

Lorsque que Mark Zuckerberg est devenu le plus jeune milliardaire au monde, de par l’aspect financier, il bascule de fait dans le monde réel et celui des grands dirigeants. Sa parole porte et sa moindre décision peut être un raz-de-marée si elle porte sur un sujet sensible. Quelles seront les conséquences de ce genre de situation ? Larry Page et Sergei Brin de Google ont l’air de plutôt bien gérer leur affaire quant à eux. Ils sont accompagnés d’Eric Schmidt formant le fameux triumvirat qui a fait la force du moteur de recherche mais ils me semblent bien plus matures que Mark.

Pour revenir à l’aspect social, ce qu’il faut retenir de cette histoire c’est que ce sont les simples capacités intellectuelles du créateur de Facebook qui l’ont amené à cette situation. Il a bien évidemment fait les bons choix, a mis en œuvre rapidement de bonnes idées mais il est un handicapé social et ça, c’est une donnée assez nouvelle me semble-t-il.

Les grandes têtes dénuées d’une certaine virilité sociale ont rarement accédé à de telles sphères. Plus l’être humain évolue, moins l’aspect physique importe. L’encéphale devient la carte de visite. Lorsque je vois des jeunes qui ont un intellect très développé mais évoluent dans un cercle assez fermé, limitant par là même les possibilités de confrontation sociale et donc d’apprentissage de la vie en communauté (une société !), je me dis que mon opinion est passéiste et qu’un jour les « no life » dirigeront le monde ! Je ne sais pas si c’est triste ou heureux.

Quelque part, il y a un paradoxe. Lorsqu’un animal s’élève mentalement, les codes sociaux deviennent plus importants. Ce n’est pas le plus beau ou le plus fort qui domine mais le fin stratège, celui qui use de son cerveau pour se positionner dans la société. Dès lors, les qualités que le groupe reconnaîtra auprès de celui qui dirige porteront inconsciemment sur cette capacité à communiquer intelligemment avec les autres, à persuader, plaire, assurer, affirmer. Aujourd’hui, le crédit donné à l’intellect dans les sociétés dites développées croît de jours en jours (malgré une ouverture – mais est-ce un effet de mode ? – vers plus d’écoute de son corps et de son esprit) et la brusque arrivée du monde virtuel dans nos vies, depuis quelques dizaines d’années est en train de balayer toute cette culture de l’importance des codes sociaux, au profit de facultés d’analyse et de réflexion seules.

Place des Victoires à Paris. Octobre 2010. Chambre 4x5". Photo : Jean-Romain Pac.

Place des Victoires à Paris. Octobre 2010. Chambre 4x5". Photo : Jean-Romain Pac.

Arte : Grand’art, P’tit critique

26 octobre 2010

Ce week-end, alors que je me baladais sur le site d’Arte, je suis tombé sur la page d’une émission sur la peinture : Grand’Art. « Chouette ! » me dis-je intérieurement. Que cette chaîne a une programmation géniale, riche et qualitative ! C’était sans compter sur le présentateur et critique d’art qui anime l’émission, Hector Obalk.

Ses interventions sur Rive droite / Rive gauche étaient déjà assez brouillon et peu intéressantes (ses avis très personnels baignaient dans le banal) mais à la lecture de son émission sur Ingres, je crois qu’il a touché le fond.

Le principe de Grand’Art est simple : Hector Obalk revisite une partie de l’histoire de l’art en filmant les tableaux et en les commentant. Là, il nous parle du peintre Ingres et commence par la peinture Venus anadyomène exposée au Musée Condé à Chantilly.

Vénus anadyomène. 1848. Jean-Auguste-Dominique Ingres. Musée Condé.

Vénus anadyomène. 1848. Jean-Auguste-Dominique Ingres. Musée Condé.

Alors qu’il zoome sur la toile et se déplace à l’intérieur avec des mouvements de caméra, Hector Obalk nous relate son opinion. Il se met devant la peinture et parle :

Donc là j’ai la preuve que c’est une merde.

C’est donc une vénus qui sort de l’eau. Pourquoi je n’aime pas beaucoup ce tableau ?

D’abord parce que sa tête est assez affreuse, on descend et les enfants sont vraiment moches quoi, par rapport à Corrège. C’est pas beau ces enfants là, c’est d’une mièvrerie alors regardez-bien, je sais pas si vous voyez quelque chose ; la mousse qui est censée être de l’écume de l’eau est nulle pictoralement, ça rend pas du tout l’écume de l’eau, le corps de l’enfant est vraiment horrible. Et puis alors c’est très laid son effet de dégradé sur la mer là, une kitscherie de restaurant italien çà, r’garde moi ça, regarde moi ces dégradés affreux là, t’as vu le restaurant de fruit de mers là. Sexe féminin, c’est pas bon. C’est pas bon. Le bras est toujours trop gros. Regarde le bras de camionneur tout d’un coup regarde là avec une épaule de jeune fille regarde ça ! Non mais regarde-moi ces bras attends t’y crois pas !

Il se met à rire de manière cynique. Et moi je pleure, je pleure virtuellement en me disant qu’Arte puisse cautionner ce genre de propos. On peut dépoussiérer l’histoire de l’art, l’aborder de manière vivante, actuelle et non ennuyeuse sans avoir à utiliser un ton si irrespectueux et méprisant. Jean-François Zygel nous parle avec simplicité et passion de la musique classique pour la rendre plus accessible et plus comprise. C’est tout aussi possible en art. Durant les divers cours que je suis à l’Ecole du Louvre, beaucoup de conférenciers restent humbles et sympathiques face aux œuvres, même envers celles qu’ils n’aiment pas.

Arte, dans le descriptif de l’émission nous dit « Non sans une certaine insolence quand il moque ses « dégradés kitsch dignes de restaurants italiens », Hector Obalk sonde aujourd’hui l’oeuvre de l’auteur de La baigneuse Valpinçon ». A quoi bon l’insolence si elle est sinistre et cynique ? Je l’aime bien moi l’insolence, lorsqu’elle est emprunte d’humour. Rappelez-vous Laurent Baffie qui demande à Jean-Pierre Chevènement en micro-troittoir : « Une question Jean-Pierre, lorsqu’on est connu, c’est plus facile avec les gonzesses ou c’est plus difficile ?! » (voir la vidéo).

Rien de cela chez Hector Obalk, on découvre avec désarroi une argumentation pauvre, qu’il confesse lui-même dans l’émission sur Ingres. La pilule de l’irrespect et de la déconsidération du travail de l’artiste est encore plus difficile à avaler lorsque certains passages du critique d’art semblent refléter une certaine méprise sur l’appréciation d’une œuvre d’art.

Une Odalisque. 1814. Jean-Auguste-Dominique Ingres. Photo : © Musée du Louvre / A. Dequier - M. Bard.

Une Odalisque. 1814. Jean-Auguste-Dominique Ingres. Photo : © Musée du Louvre / A. Dequier - M. Bard.

Face à la Vénus en Odalisque, il confond l’exactitude et la justesse :

Là je pense qu’il y a quelque chose qui ne va pas là. Je sais pas, il y a un truc qui déconne dans le talon. Regarde, la monstruosité de Francis Bacon tu sais quand il fait les chairs difformes, c’est pas un Bacon ça ? On se demande… ça pourrait être un coude ! C’est n’importe quoi.

L’observateur n’attend pas qu’un tableau soit une reproduction exacte de la réalité. Michel-Ange a volontairement cassé légèrement certaines proportions en faisant des mains et des pieds plus grands que la normale. Cela lui semblait certainement plus juste, plus esthétique ou répondait à une vision personnelle non commune qui faisait son génie.

Arte m’a déçu et Hector Obalk une désastreuse re-découverte. Qu’importe, je continuerai à me délecter des reportages subtiles et instructifs des autres émissions. Récemment, j’ai appris l’existence d’un musée des arbres à Zürich grâce à Métropolis et j’ai suivi l’artiste Robert Combas dans l’excellente émission l’Art et la manière.

Congrès sur le livre photographique à Perpignan

22 octobre 2010

Le week-end dernier, je suis allé à Perpignan pour le congrès Galerie Photo sur le livre photographique. Il était organisé par l’association bla-blART, laquelle édite aussi le magazine photographique trimestriel Regards.

Je suis arrivé à Perpignan en avion le vendredi. Dès que les roues ont touché la piste d’atterrissage, j’ai senti que ce seraient trois jours sympathiques ! Par le hublot, je ne vois pas de tour de contrôle, pas de terminaux gigantesques, pas de camionnettes pour transporter les valises ou ravitailler les avions ; juste des palmiers et le bâtiment de l’aéroport surmonté des lettres P-E-R-P-I-G-N-A-N éclairées par une lumière orangée de fin d’après-midi. Notre avion est le seul des alentours, j’ai l’étrange impression de revivre mon arrivée sur l’île de San Andrés lorsque j’étais parti en Colombie, d’atterrir dans un petit village où l’aéroport est un aérodrome. Nous descendons directement sur le tarmac, je récupère mon sac et direction le centre ville.

A l’hôtel, je dépose mes affaires et file directement au dîner, dans une brasserie en ville. Je ne connais personne, j’aime bien ce genre de moments où je me jette volontairement dans l’inconfort, c’est le meilleur moyen de faire de belles rencontres et de s’ouvrir au « nouveau ». A ma gauche, les membres très actifs du forum, spécialistes, pointilleux mais néanmoins ouverts : Henri Gaudphotographe d’architecture au service du patrimoine – et Jean-Claude Mougin – spécialiste du procédé au platine palladium – le sont tout autant lors de ce repas. Les discussions vont bon train et on y parle du marché actuel de la photographie et de procédés qualitatifs en train de disparaître comme l’héliographie / héliogravure. A ma droite, trois nouveaux comme moi : Olivier et Philippe de l’imprimerie Escourbiac et Jean-David, qui travaille dans la photographie, la communication et s’est mis au grand format il y a quelques années.

Etant toulousain de naissance, c’était assez étonnant que mes voisins de tablée soient aussi des voisins de ma ville natale puisque leurs presses sont dans le Tarn. On discute de l’évolution du livre photo d’artiste et Olivier me parle d’un certain Sébastien Girard, toulousain aussi, qui a auto-édité son premier livre et qui a été imprimé chez eux. Je ne connaissais pas ce photographe et dès le soir même, je suis allé voir sur Internet ses travaux. Apparemment, son livre a fait un sacré succès et il a reçu des critiques prestigieuses comme celle d’Alec Soth.

Le repas se termine. Je rentre à l’hôtel avec des informations sur la photographie et le milieu dans la tête.

Le lendemain, samedi, est la réelle journée du congrès. Les conférences sont donc axées sur le livre photographique :

  • Le livre d’artiste en photographie (François Besson)
  • La série en photographie (Henri Peyre)
  • Techniques actuelles d’impression, quels choix pour quels livres ? (Henri Gaud)
  • De l’image au livre imprimé, quel chemin pour le photographe en auto-édition ? L’exemple de la Revue Regards (Pierre Corratgé)

De manière succincte, je partage les notes que j’ai pu écrire sur les différentes interventions.

Le livre d’artiste en photographie

La première conférence présente un aperçu du livre d’artiste. Je découvre pour la première fois les éditions Toluca qui éditent pourtant des artistes comme Jean-Marc Bustamante ou Thomas Ruff. Durant les projections, le conférencier met en avant certaines publications. On peut noter par exemple la série The Morgue d’Andrès Serrano (artiste représenté par la galerie Yvon Lambert) qui a fait l’objet d’un livre aux éditions La Tête d’obsidienne.

Une autre référence du genre (livre d’artiste photographe) est Twentysix Gasoline Stations d’Edward Rusha. Ce livre est considéré comme précurseur du livre d’artiste actuel. Il a été auto-édité et imprimé par l’auteur.

François Besson nous a donné le lien d’un site à ajouter dans ses favoris, un blog référençant tous les livres photographiques auto-édités : The Independent Photo Book. Il suffirait d’envoyer les informations sur son ouvrage et le moyen de l’acheter pour avoir l’honneur d’un article sur le blog ! Les fins observateurs d’entre vous remarqueront que l’un des fondateurs de cette initiative n’est autre que Jörg Colberg (vous vous souvenez ? J’en parlais dans mon article sur Rineke Dijkstra).

La série photographique

On retrouve Henri Peyre et ses fines analyses théoriques. Je vous conseille notamment son sujet sur le portrait avant la photographie ou encore un exemple d’analyse de photographie avec une image de Thomas Struth.

Il introduit son propos avec un rappel des différentes définitions que l’on peut attribuer au mot « série ». Puis, il évoque la série dans le monde pictural. J’avais effectivement oublié, dans l’histoire de l’art, le rôle de certaines commandes dans la constitution de séries. Marie de Médicis commande à Rubens une série de toiles biographiques qui orneront ses appartements.

Henri soulève aussi la question de la légitimité de parler de série lorsque le peintre ou le photographe réalise un ensemble d’œuvres avec un thème identique. Jean-Baptiste Oudry a beaucoup peint les animaux mais ses œuvres ne peuvent constituer une série : il n’y a pas d’unité ni de construction initiale du travail. Récolter des images et créer une cohérence en aval est au mieux une collection mais pas une série.

En somme, pour conclure cet exposé, pour parler véritablement de série en photographie, il faudrait que les trois conditions suivantes soient remplies :

  1. Sujet précis
  2. Délai (tout comme un projet doit avoir un début et une fin)
  3. Contraintes techniques

La série apporte aussi une rentabilité économique : on se déplace moins (exemple : la cathédrale de Rouen vue par Monet) et on produit plus.

Techniques actuelles d’impression, quels choix pour quels livres ?

L’après-midi du congrès s’est ouverte avec Henri Gaud au micro. L’exposé était technique et il est délicat de reprendre en détail tout ce qui a été dit. Son discours était articulé en trois parties. Voici le plan de l’ensemble de son intervention sur la pré-production et la production d’un livre photographique :

  1. Fabrication (préparation)
    1. Rassembler les informations
    2. Concevoir une charte graphique
    3. Réaliser la mise en page
    4. Fabriquer l’ouvrage
    5. Imprimer l’ouvrage
  2. Procédés
    1. Type de presse : machines feuilles et rotatives
    2. Format des presses
    3. Procédés d’impression
    • Offset
    • Héliogravure
    • Typographie
    • Flexographie
    • Xérocopie
    • Phototypie
  3. Répartition des coûts
    1. Côté éditeur
    2. Côté lecteur/acheteur

Pour les photographes, l’étape que les imprimeurs appellent la photogravure est souvent sous-estimée en terme de temps et de coût. La préparation correcte des fichiers fait appel à des compétences très spécifiques (scannériste, retoucheur, …etc). De même, toute la partie graphique (charte graphique, mise en page / maquette) est primordiale : elle doit être pensée en étroite relation avec le sens du propos. Comme souvent, la forme devient aussi le fond. Dans les métiers visuels comme celui de photographe, le sens se trouve dans le produit fini (la forme).

En terme financier, pour les photographes qui veulent se lancer dans la création d’un livre, un pourcentage a été avancé lors de cette conférence : l’auteur ne touche que 10% du prix public.

De l’image au livre imprimé, quel chemin pour le photographe en auto-édition ? L’exemple de la Revue Regards

Pierre Corratgé, l’organisateur de ce congrès nous a présenté l’histoire et l’historique de la revue photographique qu’il a créé, la Revue Regards. Entouré d’un comité rédactionnel restreint, le magazine sort tous les trois mois et met en avant le travail de six photographes. Ils ne sont pas dans une logique commerciale ce qui implique une structure de coût réduite. Le magazine est imprimé en laser sur papier 170g avec un dos carré collé. Il est actuellement vendu 25 € port compris. J’avais acheté le premier et le second et continuerai à les suivre.

Il ne nous a pas caché les échecs (la version anglaise) et les difficultés (va-et-vient logique avec l’imprimeur au début) mais la revue a le mérite d’exister et surtout, de continuer.

Le congrès en un coup d’œil

Le livre photographique permet surtout une auto-expression. L’auteur qui devient sa propre maison d’édition peut contrôler l’ensemble de la chaîne : les images, les textes, la mise en page. Avec le choix d’un bon imprimeur et un bon contact avec ce dernier, la création et les choix personnels se prolongent à l’impression.

D’un point de vue financier, il est illusoire de penser gagner de l’argent sur ses livres. Au mieux, on peut rembourser les frais d’impression. Au pire, il faut accepter que ce sera un projet à perte (d’un point de vue financier, pas humain ni artistique). Il est important aussi de souligner que le coût de la réalisation du projet (temps passé, matériel, films, développement/scan, transport, hébergement) n’est souvent pas intégré au budget.

Par un système de souscription, le photographe peut s’assurer de rembourser les frais d’impression sans avancer l’argent auprès de l’imprimeur. Cela consiste à encaisser le prix final du livre auprès des clients intéressés. En d’autres termes, il s’agit de pré-commandes. Quoiqu’il en soit, le photographe doit endosser une casquette d’agent et de commercial pour vendre son livre. L’auto-édition signifie aussi auto-communication et il est indispensable d’agir sur plusieurs fronts (Internet, festivals, congrès, salons) pour vendre son ouvrage.

Le portrait n’est pas uniquement négatif. Au delà de l’enrichissement personnel sur le plan de l’expérience, des compétences et de la recherche artistique – ces trois points étant certainement les plus intéressants et importants pour une telle entreprise -, la publication d’un livre semblerait être une bonne carte de visite pour la suite.

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Maison. 2010. Photo : Jean-Romain Pac.

Maison. 2010. Photo : Jean-Romain Pac.

J’ai découvert un chef d’œuvre !

18 septembre 2010

Dès la première vision, une sensation vous submerge, celle de reconnaître une pièce d’art, une vraie ! Dans l’anonymat de la foule et avec un regard vierge de tout préjugé, vous n’avez effectivement toujours pas pris connaissance du titre de la toile et du nom de son auteur. Mais telle une pépite d’or à vos pieds que personne n’a vue, vous profitez de cet instant magique et esquissez un petit sourire intérieur qui devient rapidement extérieur et visible. Quel délice d’avoir l’impression de découvrir tout seul un chef d’œuvre ! On se félicite alors de son extrême sensibilité et de son (bon) goût pour l’art ! Oui, vous vivez la sensation d’avoir découvert la révélation artistique de l’année sinon de la décennie et les plus audacieux d’entre vous rêvent déjà de devenir un art-maker à la Charles Saatchi ; vous savez, ce publicitaire anglais et grand collectionneur d’art qui par le simple achat d’une œuvre en salle de vente peut provoquer un effet de mode ou une tendance dans le milieu de l’art !

Je suis au musée Marmottan à ce moment là et la visite sur Claude Monet continue. Au détour d’un regard, je vois une œuvre immense, abstraite, dans les tons de vert. Le reste du groupe écoute attentivement la guide alors que je suis corporellement happé par cette toile. Quelle force ! Il y a comme un magnétisme qui émane  de l’œuvre. Il faut que je sache qui est l’artiste, je m’approche timidement du petit écriteau sur la droite. Je veux le regarder tranquillement car je suis impressionné par cette peinture et je ne voudrais pas lui manquer de respect en jettant un regard furtif qui volerait et violerait les informations associées par une lecture hâtive et vulgaire ! Un bon repas se déguste sans précipitation.

Abstraktes Bild, See. 1997. Gerhard Richter.

Abstraktes Bild, See. 1997. Gerhard Richter.

Mince ! Encore lui, il m’a eu, il me suit. Cet inconnu il y a encore dix secondes ne l’était finalement pas du tout pour mon inconscient ! Ses toiles ont le dessus sur mes capacités d’analyse et de prise de recul qui auraient pu me dire doucement, sous forme d’indice à la Questions pour un Champion « Artiste-peintre allemand contemporain ». Au fond, j’aurais voulu que mon esprit se dise « C’est bon Gerhard, j’t’ai reconnu ! Arrête ton cinéma ! Je ne suis pas dupe ». Je croyais pourtant bien l’avoir cerné avec ses autres tableaux, je pensais le comprendre, connaître son œuvre pour la détecter avant même que je lise le descriptif et malgré tout il me surprend toujours ! L’intellect avait été éteint et l’effet de la peinture était passé au travers de la culture artistique, de la raison, de la connaissance de ses travaux et la fatigue à voir beaucoup d’œuvres distinctes et de grands maîtres cette semaine là semblaient s’être évaporée l’instant où mes yeux s’étaient posés sur ce sombre vert-cyan gratté, texturé et torturé. Le diamant avait jailli de nulle part, enfin au sein d’une salle dédiée à Monet et ses fils artistiques quand même !

Les événements se suivent et se ressemblent. En août, je suis allé à Bilbao et ai visité le musée des Beaux-Arts. Cette scène s’est répétée avec une peinture de la renaissance, le rapt de Deidamia par Rubens, puis celui d’Europe par Martin de Vos (une réelle claque esthétique dont je me remets encore difficilement) et enfin – bien moins évident -, « Some neat cushions » par l’imprévisible mais toujours aussi génial David Hockney.

Le rapt de Deidamia, 1637. Peter Paul Rubens.

Le rapt de Deidamia, 1637. Peter Paul Rubens.

Le rapt d'Europe, 1590. Martin de Voos.

Le rapt d'Europe, 1590. Martin de Voos.

Some Neat Cushions, 1967. David Hockney.

Some Neat Cushions, 1967. David Hockney.

Me voilà rassuré, je croyais avoir un cœur de pierre ces derniers temps. La faute à ces artistes contemporains comme Anish Kapoor, Richard Serra et autres Morgane Tschiember qui ne me font aucun effet, sinon celui de perdre mon temps à essayer de comprendre le travail d’imposteurs. Grâce à ces récents coups de cœur, j’éprouvais à nouveau ce doux sentiment de pouvoir à nouveau apprécier une œuvre, l’adorer dès l’instant où je la découvrais et la faire rentrer dans l’art sans la moindre hésitation, avec une inflexible conviction. Le temps nous dira si cette conviction était si inébranlable.

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