J’aime le spectaculaire
Quel que soit le support, certains Hommes ont de tout temps eu des ambitions démesurées, hors-norme. Lorsque cela s’applique à la création et/ou la construction, l’effet est immédiat. Un mathématicien peut avoir un niveau d’exigence extrême et écrire un travail qui marquera l’histoire scientifique, le grand public sera insensible à son « art ».
C’est pourquoi j’aime ce qui relève du spectacle, même si l’objectif premier est autre, comme par exemple les pyramides d’Egypte.
Ce qui est intéressant, c’est qu’en soi, il n’y a rien d’extraordinaire : ce n’est somme toute qu’un polyèdre en pierre aux dimensions gigantesques. Mais justement, le gigantesque fait tout ! Les pyramides sont grandes et hautes et c’est l’une de leurs caractéristiques. Si elles mesuraient dix centimètres de haut, l’impact serait bien différent !
On peut d’ailleurs constater que ce qui est spectaculaire – physiquement tout du moins – rentre de facto dans l’histoire parce que cette discipline s’attarde sur les événements marquants et remarquables à tous les sens du terme : que l’on remarque et qui sont hors du commun par leur qualité.
Dans ce cas là, et pour rester dans l’architecture, un exemple contemporain est celui du Viaduc de Millau. Non seulement, ce pont à haubans est rentré dans le Guinness des records par son immensité (pont le plus haut du monde et tablier haubané le plus long du monde) mais surtout ses dimensions et sa silhouette élégante l’ont inscrit de fait dans le patrimoine architectural français. A nouveau, si la chaussée n’avait dépassé les 100 mètres de long, personne n’y aurait prêté attention.
Allez voir un film à gros budget, le principe est identique. Lorsque je vais voir Avatar ou Spiderman au cinéma, c’est l’image et le son qui m’importent, le scénario et le jeu des acteurs peuvent rester en retrait. Je veux en avoir plein la vue parce c’est ce que j’attends : être impressionné pendant la durée du film.
A grands renforts d’effets spéciaux, Roland Emerich fait engloutir la ville de New-York dans le film Le jour d’après par des vagues de plusieurs dizaines de mètres. Le réalisateur pousse le curseur de la fiction post-apocalyptique à fond, le spectateur doit être cloué dans son siège, sous le choc.
Les réalisations spectaculaires ont cet avantage qu’elles sont accessibles. Nul besoin de long discours ou de remise à niveau culturelle pour apprécier ces créations, c’est en ça que je les aime. Il y a quelque chose de profondément populaire en elles et à mon sens, c’est un gage de qualité car le grand public n’est pas corrompu par quelconque snobisme ou désir de représentation. Il est sincère vis-à-vis de lui-même.
Une œuvre monumentale (par sa réalisation ou sa taille) est à deux niveaux. D’abord, elle provoque une réaction immédiate et directe, dans le présent. Wow ! On voit, on écoute, on touche, c’est instantané. Elle devient pour celui qui la vit une expérience : il est touché émotionnellement parlant. Ensuite, c’est l’idée du souvenir qui entre en jeu. C’est à nouveau lié au principe d’expérience. J’ai vécu ça et je vous le fais partager.
Pour la photographie, il est moins évident de faire sensation. La taille des tirages importe, le sujet et le point de vue aussi. Le photographe dont la cote est actuellement la plus élevée (photo 99 Cent II Diptych vendue 3,3 millions de dollars chez Sotheby’s à Londres en 2001), Andreas Gursky, en a fait sa signature : des lieux immenses, toujours avec une présence humaine mais qui semblent irréel. Ses compositions sont vertigineuses et les tirages mesurent plusieurs mètres de long (207 cm x 307 cm pour 99 Cent).
Jeff Wall, quant à lui, use d’un procédé technique qui lui est caractéristique et que j’affectionne particulièrement : le caisson lumineux. Il veut rechercher un effet particulier (identique aux panneaux publicitaires en l’occurrence) qui fait que l’œuvre gagne en force et présence auprès du public. Il ne faut jamais voir cela comme un cache-misère. De toute façon, si la photographie ou l’œuvre est mauvaise, en plus imposant, elle perdra encore plus de sa valeur. L’entreprise de présenter sa création en grandes pompes est toujours à double tranchant : soit l’œuvre est vraiment bonne et elle devient superbe, soit elle est mauvaise et alors tous ses défauts sautent encore plus aux yeux. Elle devient encore plus mauvaise !
Quelque part, le spectaculaire c’est le fait de dire : voilà, je me montre et regardez ce que j’ai fait. C’est un gyrophare, une invite à l’attention. Mettre une photographie dans un caisson lumineux n’est qu’un moyen parmi d’autres. Pourquoi le blâmer par avance comme le font certains ? Ce n’est qu’un parti pris scénographique comme on pourrait tout autant ne vouloir que des tirages noir et blanc mats petits formats. L’artiste choisit son format, la taille de son œuvre et ces décisions là font tout autant partie de l’œuvre que la réalisation elle-même.
En musique, je vois deux aspects. La musique elle-même et la représentation visuelle, scénographique qui l’entoure lors de concerts.
Bien qu’étant un aficionado de toutes les musiques actuelles (Electro, R’n'b’, Hip hop, pop, rock et j’en passe !), en musique seule c’est-à-dire sans le décorum visuel, les compositions que je qualifierais de spectaculaires se trouvent presque exclusivement dans la musique classique. Ce n’est pas étonnant, rares sont les styles musicaux impliquant plus de cent musiciens en même temps comme pour les orchestres philharmoniques ! Les musiques de films l’emploient à quelques reprises mais le style reste très proche de la musique classique.
L’orchestre, par son amplitude et son volume sonores projette une énergie insaisissable et qui transperce littéralement le corps, ne serait-ce que par l’ « onde de choc » qu’il génère. Ecoutez cet extrait en images et en son de la symphonie n°9 d’Antonín Dvořák dite « symphonie du Nouveau Monde ». La puissance de l’ensemble orchestral est palpable :
Pour le deuxième volet portant sur la musique, il faut se tourner du côté des concerts. Ils sont toujours impressionnants lorsque la scénographie rivalise avec les effets des plus grandes productions hollywoodiennes. Récemment, un ami me racontait sa sortie du week-end.
Je suis allé voir Rammstein samedi soir, c’était dingue ! La salle était pleine, la scène immense et il y avait même des flammes !
C’était génial !
Il témoignait de l’expérience qu’il avait vécu et qui l’avait marqué. On peut en dire autant des représentations spectaculaires des Rolling Stones, de Madonna ou de tout autre artiste pop-rock à stature internationale.
Lorsqu’Etienne de Crécy, un DJ français, rentre sur scène dans un cube géant, lui mixant en son centre, tout le public crie de joie et d’excitation. Je l’ai personnellement vécu au Printemps de Bourges où il jouait devant une foule de plusieurs milliers de personnes. L’expérience est unique et extatique. C’est étrange, son show galvanise le public et tout le monde rentrait dans une transe générale. Un jeune s’approche, me propose de la drogue, je refuse. C’était inutile ! Je n’ai vu personne en prendre d’ailleurs, ni même être saouls mais par contre, tout le monde était surexcité par le show auquel on assistait : un spectacle d’une puissance inouïe, sonore, visuel et quasi-corporel.
Une vidéo est disponible sur Youtube avec le même spectacle, filmé un an auparavant aux Transmusicales de Rennes :
Enfin, last but not least, un exemple venant du domaine pictural, les noces de Cana de Paul Véronèse. Petit rappel, ce tableau de 6 mètres sur 10 (666 cm x 990 cm pour être exact) prend un pan de mur entier au musée du Louvre.
Ça rejoint tout à fait ce que je disais précédemment à propos des caissons lumineux ou de tout dispositif – faussement racoleur – mettant en avant un œuvre. Cette reproduction (l’image sur votre écran) ne fait que 550 par 370 malheureux pixels et malgré tout je suis totalement impressionné. Les couleurs, la composition, la technique picturale, tout y est !
Véronèse nous en met plein les yeux et ce tableau prouve qu’un chef d’œuvre peut s’apprécier même en petit ! Cette peinture a une force inouïe qui, finalement, se contrefiche totalement du format et c’est en ça que, peut-être, elle est différente des pyramides.
Les pyramides d’Egypte en petit : ça ne donne plus rien du tout, le gigantesque prend le dessus sur l’intention artistique et tout ce qu’elle implique (sensibilité, point de vue, technique, talent, humanité, …etc). Là, dans les noces de Cana, tout est subtil, habilement posé et réfléchi. On sent la rigueur dans la réalisation, mais pas de ces rigueurs déshumanisées où la prouesse technique prend le dessus sur l’expressivité et l’impulsivité. Une magie, légère et juste survole tout le tableau. Le foisonnement dans l’action, la multitude des comportements et des scènes rend ce tableau vivant. Ajoutez à cela le regard serein et beau du créateur, et cette œuvre devient un chef d’œuvre aussi spectaculaire qu’intimiste : on veut le regarder sans être présent, sans perturber, par des touches sensorielles furtives, distillées.
Le spectaculaire relie donc ces deux mondes, celui des réalisations imposantes, grandes, immenses dont la monumentalité fait leur intérêt et leur personnalité, et ces œuvres d’art où le spectacle est créé par le ressenti du spectateur fasse à l’œuvre. C’est l’interprétation du « public » qui en crée le programme.
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